Passé simple/passé composé, futur simple/futur périphrastique, comparaison de deux évolutions des usages

Passé simple et passé composé, futur simple et futur périphrastique : comparaison de deux évolutions des usages

SOMMAIRE :


INTRODUCTION


1 Concurrence entre passé simple et passé composé

    1.1 De l’ancien français à nos jours

    1.2 Le passé composé aujourd’hui

    1.3 Le passé simple aujourd’hui


2 Concurrence entre futur simple et futur périphrastique
    2.1 La problématique contemporaine
    2.2 Etude du corpus d’interviews CFPP2000
    2.3 Etude micro-diachronique sur le corpus ESLO
    2.4 Etude sur le corpus « Multicutural Paris French » (MPF)


3 Comparaison entre les deux phénomènes de concurrence : Passé simple/passé composé et futur simple/futur périphrastique
   
3.1 Champ de la comparaison

    3.2 Comparaison morphologique

    3.3 L’aspect

    3.4 Poids du je

    3.5 Emploi de niche


CONCLUSION



INTRODUCTION

    « … toute espèce de chose qui est soumise au Temps se modifie… » (Saussure, F. de, 2002, :330)


     En français, le passé composé (désormais PC) et le passé simple (désormais PS) ont vu, sur plusieurs siècles, leur valeur respective se modifier, « l’un remplissant par étapes la place sémantique laissée vacante par l’autre, ou l’en délogeant » (Caudal, P. ; Vetters, C., 2007). Aujourd’hui, une paire comparable se partage l’expression du futur en français, le futur périphrastique (désormais FP) et le futur simple (désormais FS). Or l’usage du FP serait en augmentation alors que celui du FS serait, lui, en recul, notamment sur la période allant de 1970 à 2008, comme l’ont souligné Abouda et Skrovec (2017).



     Ces deux paires, la paire PC/PS d’une part et la paire FP/FS d’autre part, sont comparables morphologiquement, avec, dans les deux cas, une forme composée d’un verbe conjugué au présent de l’indicatif servant d’auxiliaire suivi d’un participe passé (pour le PC) ou d’un infinitif (pour le FP), qui s’oppose à une forme simple. Je souhaite ici étendre la comparaison à l’observation des concurrences qui s’opèrent entre PC et PS d’une part et entre FP et FS d’autre part. Dans les deux cas, le degré de prise en charge de l’énoncé par l’énonciateur semble être l’élément déterminant le choix d’une forme au détriment d’une autre. Maingueneau (1999) esquissait déjà un parallèle entre ces deux phénomènes de concurrence des temps :

"En un sens ce problème des relations entre FS et FP n’est pas sans analogie avec celui que posait PS et PC. Dans les deux cas, quoique à un degré nettement moindre pour les futurs, il semble y avoir concurrence entre une forme traditionnelle (FS et PS) et une forme « parlée » (FP et PC) qui la supplante peu à peu. Et de même qu’on a fait apparaître une complémentarité entre PS et PC en recourant à la problématique de l’énonciation, de même on peut montrer qu’il existe une sorte de complémentarité énonciative entre FS et FP." (Maingueneau, D., 1999 :99)


    Dans les démarches de compréhension de ces phénomènes de concurrence des temps, dans les deux cas, les tentatives de perception des causes de ces phénomènes aboutissent à l’entrée sur le terrain de la pragmatique. Pour le premier cas, la paire PC/PS, Caudal et Vetters soulignent l’importance du jeu des temps à l’interface sémantique-pragmatique pour expliquer l’évolution de l’usage de ces deux temps. Dans le second cas, la paire FP/FS, la littérature évoque les idées de modalité (Confais, 1990 ; Maingueneau, 1999 ; Laurendeau, 2000), soit la marque de l’engagement de l’énonciateur dans son énoncé ; l’importance de la grammaticalisation (Mauger, 1968 ; Fleischman, 1983 ; Barcelo, 2007), soit le processus par lequel une unité lexicale devient une unité grammaticale ; la notion d’aspect (Jeanjean, 1988 ; Bilger, 2001), révélatrice du point de vue de l’énonciateur ; ou encore l’importance du registre de langue (Arrivé, Gadet, Galmiche, 1986 ; Collier, 2013). Sachant que ces deux phénomènes de concurrence des temps semblent tous les deux amener leurs observateurs sur le terrain de la pragmatique, sachant que ces deux phénomènes trouveraient les facteurs de leur évolution dans l’attitude de l’énonciateur et sachant qu’ils présentent des similitudes morphologiques, pouvons-nous dès lors, malgré les époques différentes auxquelles ils prennent place, dégager des similitudes entre ces deux phénomènes de concurrence des temps ? Autrement dit, quels peuvent être les points de comparaisons entre la quasi-disparition de l’usage du PS au profit du PC d’une part, et la baisse de l’usage du FS face à l’augmentation de l’usage du FP d’autre part ?


   Tout d’abord, il nous faudra rappeler l’évolution des usages entre PS et PC en français. Ensuite, nous dresserons l’état de l’art quant aux observations récentes portant sur l’évolution des utilisations du FS et du FP et nous observerons les occurrences de ces formes dans le corpus Multicutural Paris French dont Françoise Gadet, de l’Université Paris Nanterre (UMR MoDyCo), est à l’initiative. Enfin, nous dégagerons, s’il y en a, des points communs à ces deux phénomènes de concurrence des temps.


 
1 Concurrence entre passé simple et passé composé

Vers le palés est alés ;
Il en monta les dégrés.
En une canbre est entrés,
Si comença a plorer (Aucassin et Nicolette, VII, 6-9, XIIe –
XIIIe siècle)

« Ingénieur, il a effectué toute sa carrière professionnelle chez Michelin, dont il fut un temps le directeur du personnel de l’ensemble du groupe. » (www.lamontagne.fr/clermont-ferrand-63000/asm- clermont/asm-disparition-de-l-ancien-president-rene-fontes_13519342/, publié le 17/03/2019 par Christophe Buron)

     Nous allons rappeler dans cette première partie les grandes étapes de l’évolution des usages du PS et du PC en français, depuis l’ancien français jusqu’à la période contemporaine. Nous ferons ensuite le point sur les particularités des usages de ces deux temps aujourd’hui.

1.1 De l’ancien français à nos jours


De l’ancien français à nos jours, les usages du PS et du PC ont toujours entretenu des rapports complexes. Il ne s’agit pas ici de présenter exhaustivement les études décrivant cette complexité mais de faire le point sur l’état actuel des connaissances ayant trait à l’évolution de la concurrence entre ces deux temps au fil des siècles. J’entends par concurrence les usages respectifs de ces temps, incluant par là leur complémentarité, car quand l’un perd un usage, c’est pour être remplacé par l’autre.


   Le PC possède en français deux valeurs, l’une résultative, comme dans l’exemple (1), l’autre aoristique (ou perfective), comme dans l’exemple (2).



(1)    A : Pourrai-je voir Marie ?

B : Non, elle a filé !


(2)    A : Pourrais-je voir Marie ?
B : Oui ! Elle a filé ce matin, mais elle est revenue.

    En ancien français, la valeur du PC est quasi exclusivement résultative. Quasi exclusivement car comme le remarque Buridant (2000 :381) des PC revêtant des valeurs d’aoriste sont présents dans la Chanson de Roland, ou encore dans l’extrait d’Aucassin et Nicolette cité en exergue dans lequel la succession d’événements est présentée en alternant PC et PS. Vetters et Caudal (2007 :125) précisent que c’est sur le plan de l’interface sémantique/pragmatique que ces propriétés d’aoriste apparaissent.


   Le PS, lui, sur la période s’étendant de l’ancien français au français classique, se détache peu à peu des valeurs résultatives et imperfectives, comme dans l’exemple (3), qui lui incombaient, pour se concentrer sur ses valeurs perfectives (voir l’exemple (4)).



(3)    Blancandrins fut des plus saives païens

De vasselage fut asez chevalier,


Prozdom i out pur sun seignur aider (…).
(La chanson de Roland, vers 24-26, laisse III, XIème siècle)
(4)    Il quitta l’immeuble, puis monta dans sa voiture.

    Il est remarquable que la perfectivation du PC intervient à la suite de ce phénomène, le PC devenant alors, en plus d’un temps sémantiquement résultatif, un temps capable d’avoir des usages pragmatiquement perfectifs (Vetters et Caudal, 2007 :123).

La mutation du PC vers un temps sémantiquement perfectif se poursuit au XVIe siècle. Il peut alors s’utiliser, comme en ancien français, sans complément de temps :



(5)    encores qu’il en eust acquize autant que Cezar mesmes en a acquis (Monluc, Blaise de, XVIème siècle)

Il peut également référer à des passés éloignés, comme dans l’exemple (6), avec le complément jadis.


(6)    Sans que quelqu’un ait encore esprouvé
Ce que tant bon jadis on a trouvé
(Jodelle, 11, XVIème siècle)

    Les usages du PC et du PS semblent alors se stabiliser. L’usage du PC est partagé entre l’expression de purs résultatifs, tel qu’en ancien français, et l’expression de résultatifs perfectifs. Il attend la fin de la période classique pour exprimer pleinement un résultatif perfectif. Cependant, Caudal et Vetters (2007 :129) soulignent que la mutation du PC en temps sémantiquement perfectif était déjà engagée au XVIe siècle, et évoquent l’idée selon laquelle un phénomène de collocation, i.e. un phénomène considéré par la grammaire traditionnelle comme une exception (contrairement à la grammaire de construction qui, elle, ne considère pas ce type de phénomène comme des exceptions), pourrait fournir une explication à ce phénomène, et plus largement fournir une explication à ce genre de phénomène de glissements sémantiques en diachronie.


    Liu, en 1999, nous offre un panorama de l’évolution du PC du XVIIe au XIXe siècle (Tableau A), à travers l’observation d’un corpus de littérature épistolaire :


                                                  XVIIe siècle   XVIIIe siècle   XIXe siècle


PC + hier :                                      1,6%                  51,7%                97,8%
PC + jours de la semaine :        18,3%                59,7%               93,1%
Tableau A : Combinaison PC + localisation temporelle du XVII au XIXe siècle

    Côté PS, son usage descriptif, donc imperfectif, disparaît au XVIIe siècle. Caudal et Vetters (2007 :130) ont relevé quelques occurrences de PS à valeur résultative au cours de ce siècle, mais ils notent qu’il s’agit là de situations de concurrences résiduelles entre PC et PS, reste de la valeur résultative du PS. Fournier (1998 :399) nous indique que le PS disparaît de la conversation orale dans la deuxième moitié du XVIIe siècle.


1.2 Le passé composé aujourd’hui

    Aujourd’hui, des propriétés de résultatif et de temps du présent demeurent dans les usages du PC, ce qui le différencie du PS. Ce contenu présent du PC lui permet de générer des énoncés aux relations de causalité inversées, ce que le PS ne permet pas (de Swart et Molendijk 2000, Caudal 2000, 2003) ; « the French passé simple rejects reverse causal order, whereas the passé composé accept it » (Caudal, Roussarie, 2004) ; comme dans l’exemple (7), fourni par Vetters (1996 :140) lui-même inspiré de Caenepeel et Moens (1994 :7) :


(7)    Annie s’est cassé une jambe, elle est tombée de sa bicyclette.

*Annie se cassa une jambe, elle tomba de sa bicyclette.



    De plus, le PC, contrairement au PS, bénéficie d’une facilité d’apparition dans des discours au présent (Caudal 2000, Vet 2000). Du point de vue de la dimension communicative, PC et PS revêtent aujourd’hui des usages totalement différents en terme de force illocutoire, le PC pouvant servir pour des expressions à valeur de reproche, par exemple, là où le PS ne le peut pas, car « le présent offre un terrain privilégié pour ce genre de phénomènes illocutoires » (Caudal, Vetters, 2007 :135).


    Le passage d’un PC à valeur résultative à un PC à valeur mixte résultative et perfective s’est donc fait, comme nous venons de le voir, sur une longue période allant de l’ancien français jusqu’à aujourd’hui. En ancien français, le PC passe par une étape pragmatique, laquelle trouve un usage au PC dans des successions temporelles d’interprétations perfectives. A la période postclassique, c’est l’étape sémantique qui suit l’étape pragmatique, et qui rend le PC compatible avec des compléments de temps passé. La pragmatique discursive à l’origine de la mutation des valeurs du PC a engendré la prise en charge par le PC de la phase interne , en plus de la phase résultante d’une action (Caudal, Vetters, 2007). La phase interne correspond au cœur aspectuel de la situation. Cette prise en charge par le PC de la phase interne est ce qui lui permet d’associer résultatif et aoriste, au lieu d’être un résultatif pur. Il n’est pas possible de définir un moment précis à partir duquel le PC passerait d’un certain champ de valeurs à un autre, il s’agit d’un continuum impliquant « crucialement l’articulation entre la sémantique et la pragmatique » (Caudal, Vetters, 2007 :124), l’évolution pragmatique préparant donc, comme nous l’avons vu plus haut, l’évolution sémantique.


    Une autre réflexion quant au PC, non sans rapport avec le rôle de la pragmatique évoqué par Caudal et Vetter, est celle d’Emile Benveniste au sujet du je. Dans le cadre de l’opposition entre récit historique et discours, Emile Benveniste argumente dans le sens d’un rôle déterminant du je dans le processus de développement du PC au détriment du PS ; la première personne représentant selon lui l’axe de la subjectivité (Benveniste, 1966 :248).


1.3 Le passé simple aujourd’hui

    Un dernier mot sur l’usage de ces temps, au sujet de l’usage du PS aujourd’hui. Ce temps est fréquemment perçu comme un temps ne trouvant ses emplois contemporains que dans la littérature, et dont la conjugaison se cantonne à la troisième personne. « Le passé simple survit uniquement dans la langue littéraire » écrit Charles Bruneau dans le Précis de grammaire historique de la langue française en 1969. Or il se trouve des occurrences de PS dans davantage de contextes que celui de la stricte littérature, et à d’autres personnes que la troisième. Le PS est également présent dans les récits pour enfants et même dans la presse, pourtant attachée par nature à actualiser l’information. De plus, outre les emplois dans lesquels le PS représente le temps principal du récit, il est possible de trouver des PS au sein de textes utilisant d’autres temps de récit, notamment le passé composé. Il s’agit alors de « PS ‘occasionnels’ dans des contextes ne l’employant pas comme temps pivot » (Judge, A., 2007 :153).


    Là encore, la pragmatique semble être à l’origine de ce nouvel emploi du PS, car les valeurs qu’il présente dans ses apparitions au sein de texte rédigés dans un autre temps pivot sont les mêmes valeurs qu’autrefois. Ainsi, selon Anne Judge, « si le rôle est nouveau, toutefois, la sémantique, elle, ne l’est pas en ce sens que les valeurs du PS dans son rôle nouveau sont des valeurs incluses dans son potentiel sémantique d’origine » (Judge, A., 2007 :175). Ces emplois pragmatiquement nouveaux du PS trouvent traces tout au long du XXe siècle. Il s’agirait dans la plupart des cas de l’expression de la volonté de l’émetteur à contraster un élément par rapport aux autres, de le montrer saillant, comme dans l’exemple (8) donné par Anne Judge :


(8)    Il a décroché un autre téléphone et a ordonné qu’on le fasse entrer. Et celui qui entra, l’air complétement perdu, c’était Daniel Lescure, le père de Magali. (Nimier, M., Une enfant disparaît, publiée dans Le Monde, le 13 juillet 2003, dans la série Nouvelles de l’été, cité par Judge, A., 2007)


    Il existe également des emplois oraux du PS, sous forme d’expressions figées. Par exemple Il fut un temps. Il ne s’agit pas là d’une utilisation du PS en tant qu’élément d’un système mais bien d’un usage occasionnel, servant à « référer à un passé lointain, ou du moins, coupé du présent réel » (Judge, A., 2007). Cet usage occasionnel amène le locuteur à mélanger, dans certaines circonstances, le PS au temps pivot de son récit.


    Anne Judge note que l’association de différents temps pourrait être corrélé avec le fait que les dimensions orale et médiatique prennent une part prépondérante en communication dans le monde contemporain (Judge, A., 2007). Restons dans le monde contemporain pour observer un autre phénomène de concurrence des temps, celui qui s’opère entre FS et le FP.


2 Concurrence entre futur simple et futur périphrastique

« Ben alors, qu’est-ce que ça fera ces jeunes-là quand les parents vont plus être là ? » (ESLO1_ENT_009_C_27 ; Loc1)

     Nous allons dans cette deuxième partie dresser l’état de l’art quant aux observations les plus récentes sur la concurrence entre FS et FP. Nous ferons tout d’abord le point sur la problématique qui occupe actuellement la littérature sur ce sujet. Nous observerons ensuite deux études sur corpus oraux réalisées ces dernières années, avant d’observer nous-mêmes un corpus dont les éléments ont été recueillis en 2016 sur une population de moins de trente ans habitant en région parisienne.

   
2.1 La problématique contemporaine


     L’observation des usages du FS et du FP révèle, comme pour les passés simple et composé, une complexité certaine. Depuis quelques dizaines d’années, les études se multiplient sur les caractéristiques respectives de ces deux tiroirs verbaux.

    Jeanjean (1988) et Bilger (2001) mettent en avant le fait que l’auxiliaire (ou semi-auxiliaire, selon la littérature) est au présent dans la construction périphrastique et que cela ancre l’action dans l’actualité du locuteur. L’infinitif qui suit dans la construction viendrait alors clôturer (ou borner) le procès. Le FS, quant à lui, ne comporte pas cette « clôture » et se distingue clairement du moment présent de l’énonciation. Ces auteurs concluent alors à une différence et à une complémentarité en terme de temps et d’aspect entre FP et FS. D’autres auteurs, comme Emirkanian et Sankoff (1986) évoquent quant à eux une complémentarité syntaxique. Les dimensions diaphasique et diastratique propres à chacune de ces formes ont également été évoquées, cette fois par Arrivé, Gadet et Galmiche (1986) ou encore Collier (2013). En 2000, Laurendeau met en avant une différence modale entre les deux futurs. Confais (1990) et Maingueneau (1994) défendaient également cette différence sémantique entre les deux formes. Cette différence modale a été à nouveau mise en avant en 2010 par S. Branca-Rosoff à travers une enquête montrant que si le FP peut satisfaire à l’ensemble des emplois temporels, le FS, lui, domine largement les usages d’emplois modaux. Enfin, des auteurs comme Mauger (1968), Fleischman (1983) ou encore Barcelo (2007) notamment, vont quant à eux jusqu’à avancer l’idée selon laquelle le FS serait en voie d’extinction face au processus de grammaticalisation en cours de la forme périphrastique.


    Même si toutes les études constatent le glissement sémantique du FP depuis son expression d’un futur proche, imminent, vers un usage plus étendu, les réflexions divergent sur le fait de savoir si le FP est réellement en train de remplacer le FS et si oui, pour quels emplois et sur le fait de savoir dans quelle mesure le FS est voué à disparaître ou non. Ce qui recoupe notre problématique, dans la mesure où cela pose la question de savoir si, aujourd’hui, nous nous dirigeons vers une raréfaction du FS comparable à celle du PS. Ces différences d’appréciation quant à l’évolution des usages des deux tiroirs verbaux que sont le FS et le FP se retrouvent en comparant les conclusions d’études, basées sur des corpus différents, l’une parue en 2010, menée par Serge Fleury et Sonia Branca-Rosoff et qui met en avant la persistance du FS, et deux autres parues en 2015 et 2017, menées par Lotfi Abouda et Marie Skrovec, qui concluent à une baisse significative de l’usage du FS au profit du FP.


2.2 Etude du corpus d’interviews CFPP2000

    S. Fleury et S. Branca-Rosoff ont basé leur étude de 2010 sur un corpus oral de parisiens natifs réalisé en 2000 (CFPP2000). Les locuteurs sont d’âges et d’origines sociales divers. Le corpus compte 350 000 occurrences. Les auteurs soulignent le fait que les échanges tenus pour la récolte du corpus sont des échanges à propos des activités des sujets et non des paroles échangées pendant l’activité des sujets. Ceci a pour conséquence, notent les auteurs, de favoriser le FS au détriment du FP car des propos tenus à propos d’activités entraînent un décentrement par rapport au moment de l’énonciation, alors que des propos tenus pendant l’activité poussent au contraire à être davantage en lien avec le moment de l’énonciation.  Les participants et les enquêteurs se vouvoyaient.


    Les deux hypothèses qui s’affrontent au début de l’étude sont l’hypothèse d’un changement en cours, d’une modification de la langue consistant en un remplacement du FS par le FP, contre l’hypothèse (si tant est qu’elle soit réellement opposée) d’une spécialisation des valeurs de chacun de ces deux tiroirs verbaux. Les auteurs partent du principe selon lequel dans le cas d’un remplacement du FS par le FP, ce dernier devrait alors se combiner avec les mêmes variables, reléguant les différences de fréquence à des écarts sociologiques. Les auteurs ont donc, pour juger de la différence de valeur entre les deux temps, observé les corrélations entre ces temps et les types de procès, la personne sujet, les adverbes de temps et les modalités.


    Quant aux types de procès, i.e. le contenu notionnel du verbe, la dichotomie entre perfectif et imperfectif ne donne pas de résultat significatif. Les auteurs relèvent que le FS est susceptible d’inclure une forte part de modalité quand le FP prendrait davantage en charge une expression temporelle. Sur l’observation de la personne sujet, le FP se révèle davantage présent pour les personnes je, on et ils. En ce qui concerne les adverbes marqueurs de temps, les auteurs notent qu’il y a trop peu d’occurrences pour permettre une observation pertinente. En revanche, ils constatent une forte propension du FS à s’associer avec les adverbes de négation, trois fois plus qu’avec le FP. Les auteurs ajoutent que d’un point de vue sociolinguistique, l’utilisation du FP correspond davantage à des locuteurs jeunes et moins professionnels de la langue, alors que l’utilisation du FS se retrouve davantage chez les locuteurs plus vieux et davantage professionnels de la langue (sont présents dans le corpus un éditeur et un libraire, par exemple).


    Les auteurs estiment qu’il n’est pas possible de tirer des conclusions définitives et insistent sur le fait que l’observation des contextes reste plus que jamais indispensable. Ils constatent cependant que le FP ne répond plus à l’usage d’un simple présent suivi d’un infinitif, qu’il remplit « des fonctions qui vont bien au-delà de l’imminence, et qu’il domine nettement dans les situations de localisation temporelle ». Toutefois, l’usage très fréquent du FS avec les verbes modaux (pouvoir et falloir), les adverbes de négation (notamment jamais) et les marqueurs temporels non localisant (notamment une fois) fait conclure aux auteurs que « le lien fort avec les emplois modalisants constitue un ensemble notionnel suffisamment systématique et cohérent pour qu’un FS peu assertif continue longtemps à fonctionner dans la langue française ».


2.3 Etude micro-diachronique sur le corpus ESLO

    L. Abouda et M. Skrovec se sont appuyé sur les corpus ESLO1 et ESLO2 (ESLO pour Enquêtes Socio-Linguistiques à Orléans), réalisés à Orléans respectivement entre 1968-1971 pour le premier et en 2008 pour le second. Un million de mots, répartis à parts égales entre ESLO1 et ESLO2, constitue le sous corpus étudié par les auteurs, lesquels ont réalisé une première étude en 2015 portant sur les emplois modaux des futurs simple et périphrastique, l’autre en 2017 portant cette fois sur les emplois temporels de ces deux formes. Les données utilisées pour ces deux observations ont été équilibrées non seulement quantitativement, mais aussi qualitativement, quant aux genres interactionnels et au panel de locuteurs, précisent les auteurs.


    Le premier constat dressé par ces deux études est la forte progression (+75%) du FP. Le nombre d’occurrences du futur en tant que catégorie générique regroupant FS et FP reste stable, mais la répartition des usages entre les deux tiroirs verbaux s’inverse. Le FP progresse de façon homogène dans ses emplois temporels et dans ses emplois modaux (+75%), alors que l’usage du FS accuse un recul surtout dans ses emplois modaux (-80%), plus que dans ses emplois temporels (-30%). Mais tous les emplois modaux n’ont pas progressé de la même façon.


    Dans les emplois servant à dresser un procès en tant que phénomène dit typique (Cas où le futur est utilisé pour donner un exemple, ou pour généraliser, comme dans la phrase vous ne trouverez pas notre marchandise par exemple dans les grands magasins (ESLO1_ENT_045_C)) ou dans les emplois de modalisation du dire par un verbe de parole, l’usage du FS chute en parallèle à une augmentation du FP (voir tableau B).

                                       ESLO1  ESLO2


                                            FS    FP    FS    FP
Typicalisation :               84    105    9    124
Modalisation du dire :  21    30    10    146
Tableau B : Répartition entre FS et FP pour les emplois de typicalisation et de modalisation du dire

     En ce qui concerne l’emploi modal décrit comme la modalisation du dire, i.e. des énoncés ponctués par dirons-nous dans le cas du FS ou on va dire dans le cas du FP dans le but de mieux faire accepter l’énoncé, les auteurs prennent soin de souligner qu’il s’agit là d’un phénomène linguistique à l’évolution indépendante de la paire FS/FP (Cela ne signifie pas que ce phénomène de modalisation du dire soit étranger à l’acceptabilité croissante du FP chez les locuteurs, car la fréquence accrue des énoncés ponctués par on va dire peut jouer un rôle dans cette acceptabilité croissante). Le constat est différent pour les cas où le procès est présenté comme une prédication constante, comme dans l’exemple (9) :

(9)    nul étranger ne fera un vers français qui ait le sens commun.


    Ces cas sont qualifiés d’emplois génériques. Pour ces occurrences, le FS se maintient et n’apparaît pas comme étant concurrencé par le FP. Les auteurs utilisent également l’expression emploi de niche, car il s’agit selon eux d’emplois relativement marginaux.


    Pour ce qui est des emplois temporels, les auteurs constatent une progression du FP sur le terrain du FS. Le FP se maintient dans ses emplois comme le lien avec le présent, soit la proximité avec t0, ou son aspect prospectif, comme dans l’exemple (10) :


(10)    je vais faire chauffer le riz en attendant


    Le FP se maintient également pour exprimer l’engagement énonciatif, mais de plus, il progresse dans l’expression de l’aspect global (tableau C), comme dans l’exemple (11) :


(11)    dès qu’il va rentrer dans le primaire je vais le mettre à l’école publique


                                                          ESLO1               ESLO2
                                                       FS          FP         FS      FP
Répartition Aspect global    57,5%    42,5%    45,5    54,5
Tableau C : Répartition entre FS et FP de l’expression de l’aspect global

    Les auteurs précisent également que le FS ne se maintient que par sa spécialisation dans certains emplois typiques, comme présenté dans le tableau D qui nous montre que la valeur « plutôt éloigné » du trait « proximité » est prise en charge exclusivement par le FS :


  0    4,6         25,2    56,6           40,9    0

 FS   FP     FS   FP        FS   FP


Engagé    Plutôt proche    Plutôt éloigné
Tableau D : Trait de proximité, proportion des valeurs pour chaque forme dans ESLO2 (en %)

     En ce qui concerne le caractère diaphasique de la répartition entre FS et FP, l’idée selon laquelle le FP aurait un caractère informel, familier (Arrivé, Gadet, Galmiche, 1986) ne semble pas tenir, d’après les auteurs, s’appuyant sur les résultats présentés dans le tableau E :

    24    76          32    68      27    73

   FS   FP     FS   FP   FS   FP


Conférences    Repas    Entretiens
Tableau E : Répartition par genre des FS et FP, en %, dans ESLO2

     Le FP apparaît ici comme le plus fréquent dans les conférences universitaires. Il est à noter toutefois qu’il s’agit d’un corpus oral et que cette question mériterait l’observation d’un corpus écrit. Corpus écrit qui pourrait comporter les panneaux explicatifs présents au musée Jacquemart-André lors de l’exposition Gustave Bourdin en 2013 et qui firent sursauter Antoine Compagnon (Antoine Compagnon est professeur au Collège de France. Il a publié en 2013 dans le Huffington Post un article, L’oubli du futur, dans lequel il exprime, notamment,  son désarroi face à la disparition du futur simple. Article disponible à l’adresse : https://www.huffingtonpost.fr/antoine-compagnon/respect-de-la-langue-francaise_b_3200754.html) lorsque ce dernier lut sur l’un d’eux : « Influencé par l'exemple de Constant Troyon, Eugène Boudin va réaliser tout au long de sa vie de nombreuses études (…) il va tirer de multiples variations » (gras de PHG). Mais pour revenir aux études de L. Abouda et M. Skrovec, les auteurs concluent à une grammaticalisation du FP bien plus avancée dans les usages que celle attribuée par les grammaires normatives, lorsqu’elles situent le FP à la marge du système temporel français comme dans Le Bon Usage (Grevisse, Goosse, 2008) ou encore la Grammaire Méthodique du Français (Riegel, Pellat, Rioul, 2004).
Pour tenter de compléter ces études sur corpus, celle de S. Fleury et S. Branca-Rosoff et celles de L. Abouda et M. Skrovec, nous allons observer le corpus dit MPF, pour Multicultural Paris French.

2.4 Etude sur le corpus « Multicutural Paris French » (MPF)

    Le projet de réalisation du corpus MPF a été initié par Françoise Gadet de l’Université Paris Nanterre (UMR MoDyCo). Les éléments constituant ce corpus ont été recueillis en région parisienne en 2016. Les locuteurs concernés sont jeunes (moins de trente ans), de milieu modeste ou populaire, connaissant des contacts multiculturels réguliers et baignant dans un environnement de contact de langues, ce qui les place dans la catégorie des locuteurs innovateurs selon les travaux de Labov (1972) ou de Kerswill (2010).


    Il a été procédé à l’importation du corpus de TextGrids MPF, avec étiquetage (en anglais : tagging) à partir de l’étiqueteur PERCEO du français oral (https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-00709187). Ce qui a permis les requêtes suivantes sur un total de 1 044 418 mots :

Pour le FS : [pos="VER:futu"]


Pour le FP :
"vais"[pos="VER:infi"]|"vas"[pos="VER:infi"]|"va"[pos="VER:infi"]|"allons"[pos="VER:infi"]|"allez"[pos="VER:infi"]|"vont"[pos="VER:infi"]
Et pour relever les cas de constructions dans lesquelles un ou deux mots sont présents entre aller et le verbe à l’infinitif :
Un mot :
("vais"|"vas"|"va"|"allons"|"allez"|"vont")[]{1,1}[pos="VER:infi"]
Deux mots :
("vais"|"vas"|"va"|"allons"|"allez"|"vont")[]{2,2}[pos="VER:infi"]

     En ce qui concerne le FS, la requête a extrait 1712 occurrences. 520 occurrences ont été retiré manuellement, qui ne correspondaient pas à des FS, telles que cætera de l’expression et cætera, caïllera le verlan de racaille, Viera le joueur de football ou encore des mots finissant par @ara ce qui correspond à l’annotation signifiant que le mot est d’origine arabe. Ce qui aboutit à 1192 occurrences de FS.
En ce qui concerne le FP, les requêtes ont extrait 4718 occurrences de la forme aller + infinitif avec zéro, un ou deux mots entre les deux. 1345 de ces occurrences ont été retirées manuellement. Les formes retirées correspondent à des formes impératives comme va manger, à des occurrences du verbe aller de plein statut, i.e. ne correspondant pas à la forme grammaticalisée qui nous intéresse ici, telles que tu as envie de danser ben vient on va danser, enfin à l’expression on va dire revêtant un caractère linguistique particulier. Ce qui aboutit à 3373 occurrences de FP.

    Ces résultats (1192 FS contre 3373 FP) montrent une large prévalence du FP par rapport au FS dans les productions de ces locuteurs. Ces résultats se répartissent comme suit selon les sujets dans le tableau F :


                                               Futur simple             Futur périphrastique   

Nombre d’occurrences      1192                 3373   


Sujet :                                   Occurrences    % (a)        Occurrence    % (b)                 Variation (b) – (a)
   Je                                                236              19,8                 810             24,01                         +4,21
   Tu                                               242              20,3                 618             18,32                          (1,98)
   Il                                                  234              19,63               355             10,52                          (9,11)
   Elle                                                57               4,78               143               4,24                         (0,54)
   Nous                                               3               0,25                   0                0                              (0,25)
   Vous                                              32               2,68                 70                2,08                        (0,6)
   Ils                                                   78               6,54               420              12,45                        +5,91
   Elles                                                2                0,17                    7                0,21                         +0,04
   On                                                140               11,75              406              12,04                        +0,29
   Ça                                                   82               6,88              327                9,7                           +2,82
   Ce                                                   34               2,85                  -                    -                                  -
GN/GN+qui/
qui interrogatif                              52               4,36              217                 6,43                         +2,07
Total                                               1192            100                3373             100   
Tableau F : Répartition des occurrences de FS et FP selon les sujets

    Cette répartition nous montre une présence sensiblement plus forte du je (24,01% contre 19,8%) et du ils (12,45% contre 6,54%) lors de l’utilisation du FP et une présence plus forte du il (19,63% contre 10,52%) au FS.


   Les résultats deviennent plus tranchés à l’observation des verbes les plus fréquemment utilisés. Le tableau G montre les quatorze verbes les plus utilisés au FS parmi les 1192 occurrences de FS :



Futur simple    Occurrences    %

Avoir             278     23,32


Être                            191             16,02
Voir                            104             8,72
Pouvoir                       72             6,04
Aller                             55             4,61
Faire                            55             4,61
Dire                             42             3,52
Parler                          32             2,68
Falloir                         30             2,52
Venir                            17             1,43
Apprendre                 10             0,84
Donner                         5             0,42
Partir                             3             0,25
Devoir                           3             0,25
Tableau G : Verbes les plus utilisés avec le FS

    Les verbes avoir et être dominent, à la vue de ces résultats, dans les emplois du FS.


    Le tableau H montre les quatorze verbes les plus utilisés au FP parmi les 3373 occurrences de FP :


Futur périphrastique    Occurrences     %
Faire                                          466            13,81
Dire                                            406            12,04
Parler                                         207              6,14
Être                                             194              5,75
Voir                                             177               5,25
Aller                                            141               4,18
Avoir                                            87               2,58
Venir                                            63                1,87
Comprendre                              62                1,84
Partir                                            55                1,63
Donner                                        47                1,39
Pouvoir                                         18               0,53
Falloir                                            10               0,3
Devoir                                             9               0,27
Tableau H : Verbes les plus utilisés avec le FP

    Les verbes faire et dire dominent, à la vue de ces résultats, dans les emplois du FP.

Le tableau J montre, parmi la totalité des verbes les plus utilisés, FS et FP confondu, leur répartition entre les deux tiroirs verbaux observés :



Verbes    TOTAL    FS %    FP %

Faire        521  10,6   89,4


Dire             448      9,4       90,6
Être             385     49,6       50,4
Avoir           365     76,2        23,8
Voir              281     37,0        63,0
Parler          239     13,4        86,6
Aller             196     28,1         71,9
Pouvoir       90     80,0        20,0
Venir            80     21,3         78,8
Apprendre  72     13,9         86,1
Partir            58      5,2         94,8
Donner        52      9,6         90,4
Falloir          40     75,0        25,0
Devoir           12     25,0        75,0
Tableau J : Répartition entre FS et FP des verbes les plus utilisés au futur

    Le plus remarquable ici est la manière dont les résultats sont nettement tranchés. Le seul verbe faisant exception à ce fort contraste est le verbe être (en vert dans le tableau). Il est à noter que les trois verbes marquant de leur poids dans l’utilisation du FS sont les verbes avoir, pouvoir et falloir, alors que devoir s’exprimera davantage au FP. Cette constatation nécessiterait d’être mise en relation avec l’observation citée plus haut selon laquelle il est davantage présent au FS alors que je est davantage présent au FP.


     Malgré toutes ces observations, il reste pour le moins délicat de répondre à la question posée par Marie-Armelle Camussi-Ni à propos de l’énoncé cité en exergue de ce chapitre (pour rappel : ben alors, qu’est-ce que ça fera ces jeunes-là quand les parents vont plus être là ?) de savoir si le FP employé dans cet énoncé relève de l’erreur, d’un lien implicite avec la situation d’énonciation ou d’une polysémie émergente de cette forme (Camussi-Ni, M.A., 2018 :61). Mais ce n’est pas l’objet de cette recherche. Il n’est pas non plus question ici de savoir à quel point il serait possible de rapprocher la notion d’erreur avec la notion de polysémie émergente. Nous souhaitons ici relever les points communs, s’il y en a, entre le phénomène de concurrence PS/PC d’une part et le phénomène de concurrence FS/FP d’autre part.

 
3 Comparaison entre les deux phénomènes de concurrence : Passé simple/passé composé et futur simple/futur périphrastique

     Nous avons observé les étapes d’évolution des usages entre PS et PC. Puis, nous avons présenté les études actuelles sur les changements d’usage en cours du FS et du FP, avant d’observer nous-même les occurrences de FS et de FP dans un corpus de français oral datant de 2010 et constitué de propos de locuteurs dits innovateurs. Ces examens vont maintenant être recoupés afin de mettre en lumière d’éventuelles similitudes entre les deux phénomènes de changement linguistique, celui qui a vu le PC prendre à son compte les usages du PS et celui qui voit actuellement le FP gagner du terrain sur le FS.

3.1 Champ de la comparaison

    Le phénomène de concurrence entre le PS et le PC s’est déroulé sur près d’un millénaire, alors que le phénomène de concurrence entre FS et FP est observé depuis une cinquantaine d’années. Cependant, l’observation de ces études laisse apparaître un certain nombre de points communs à ces deux phénomènes de concurrence des temps. Le premier de ces points est morphologique. Ce point peut paraître simpliste, mais il est potentiellement à l’origine des autres points de comparaison. Le second point commun est aspectuel, le point de vue à partir duquel est envisagé le déroulement du procès nous offrant un axe de comparaison entre les deux phénomènes. Le point de vue de l’énonciateur nous amène à observer la qualité des fonctions sujet, il apparaît alors un troisième point commun : le poids du pronom personnel sujet je dans chacun de ces phénomènes. Enfin, dans les deux cas, il semblerait que des usages spécifiques, parfois appelés emploi de niche par certains auteurs, se dessinent du côté des tiroirs verbaux les moins fréquemment utilisés que sont le PS et le FS, ce qui constitue un quatrième point commun.


3.2 Comparaison morphologique

    Nous l’avons déjà évoqué en introduction, ces deux paires, PS/PC et FS/FP, présentent des similitudes morphologiques. Aux formes simples du passé et du futur s’oppose à chaque fois une forme composée. Le PC se forme avec le verbe avoir ou être, qualifié d’auxiliaire, conjugué au présent de l’indicatif et supportant la marque de personne, suivi d’un participe passé. Le FP quant à lui se construit avec le verbe aller, qualifié de verbe, de semi-auxiliaire ou d’auxiliaire selon les auteurs, suivi d’un infinitif. La qualification de aller en tant que verbe, semi-auxiliaire ou auxiliaire reflète le point de vue de l’auteur sur le degré de grammaticalisation en cours de cette forme périphrastique. Aller dans le cas du FP, comme avoir ou être dans le cas du PC, sont conjugués au présent de l’indicatif et porte la marque de personne.


    Dans le cas des deux formes dont l’usage a été ou est actuellement en expansion, à savoir la forme PC et la forme FP, l’auxiliaire conjugué au présent semble être le support d’une expression de la modalité de la part du locuteur. Cet auxiliaire au présent permettrait un engagement plus prononcé du locuteur vis-à-vis de son énoncé. Cette possibilité offerte d’un engagement plus prononcé inciterait alors le locuteur à une utilisation plus fréquente de ces formes composées d’un auxiliaire au présent. Cette utilisation plus fréquente entraînerait alors, dans les deux cas, un glissement sémantique de ces formes composées. Ce glissement sémantique s’observe à travers la valeur aspectuelle de chacun d’eux.


3.3 L’aspect


    La façon dont l’énonciateur envisage le déroulement de l’action nous offre un second point de comparaison entre les deux phénomènes de concurrence en question.


    Il y a abandon de la pure valeur résultative du PC, par le fait d’une utilisation modale de ce tiroir verbal. La phase interne du procès, à savoir le cœur aspectuel de la situation décrite, apparaît alors dans l’utilisation du PC et permet à ce dernier d’exprimer au-delà de sa sémantique de départ, vers une dimension aoristique. Le FP subit lui aussi un glissement sémantique lui faisant perdre sa pure référence au présent, pour venir exprimer des actions en rupture avec la situation d’énonciation.


   L’utilisation modale de ces deux formes, à l’origine de leur glissement sémantique, est en premier lieu apportée par l’investissement du locuteur dans l’énonciation.



3.4 Poids du je


   L’utilisation du je nous offre un troisième point de comparaison. Dans les deux cas de concurrence étudiés, la première personne apparaît comme prépondérante dans les formes ayant étendu, ou étant en train d’étendre leurs possibilités sémantiques. Benveniste (1966 :248), dans le cas de la concurrence entre PS et PC, présente le pronom personnel je comme étant l’axe de la subjectivité et à travers cela le moteur du changement linguistique que représente le développement du PC au détriment du PS. Dans le cas de l’expression du futur, l’étude des corpus nous montre une utilisation préférentielle du je avec la forme périphrastique.


Ces élargissements des valeurs sémantiques du PC et du FP s’opèrent, dans les deux cas, au détriment de la forme simple. Cependant et dans les deux cas de concurrence des temps, des emplois spécifiques persistent dans l’usage des formes simples.

3.5 Emploi de niche


   Dans le cas du PS et dans le cas du FS, des usages spécifiques semblent s’installer alors même qu’ils perdent globalement du terrain dans leurs usages respectifs d’expression du passé et du futur. Ces emplois persistants, qu’ils soient qualifiés de spécifiques, d’occasionnels ou de niche, sont également comparables.



    L’emploi du PS qualifié d’occasionnel par Judge (2007), comme exposé plus haut dans le chapitre sur la concurrence entre PS et PC (p. 12), sert à contraster un élément par rapport aux autres, ou encore à exprimer un passé coupé du présent réel. L’emploi de niche du FS qui se dessine aujourd’hui, selon les observations de Abouda et Skrovec (2017), concerne l’expression d’une valeur générique. Cette notion de valeur générique peut se rapprocher de l’idée d’être coupé du présent réel dans la mesure où le générique s’extrait de la spécificité et du rapport direct entre le locuteur et le présent.


     Nous venons donc de dégager quatre points communs à ces deux phénomènes de concurrence des temps. Ces quatre points communs sont intimement liés, marquant à chaque fois l’intention de l’énonciateur comme force agissant sur le matériel linguistique à sa disposition.
 
CONCLUSION

    Un éclairage est posé sur deux phénomènes d’évolution du langage. Cet éclairage nous permet de dégager des points communs à ces phénomènes, pourtant non superposables dans le temps, et exprimant chacun des visions opposées, à savoir l’expression du passé pour l’un et l’expression du futur pour l’autre. Dans les deux cas de grammaticalisation étudiés (Ces deux phénomènes peuvent être qualifiés de grammaticalisation, de collocation ou encore de constructionalisation), ces phénomènes de modification de la langue révèlent des points identiques dans leur processus. Un de ces points identiques est le rôle du je dans l’expansion de l’usage des formes périphrastiques.


    « C’est à partir de la 1ère personne que le processus a dû commencer, là était l’axe de la subjectivité » (Benveniste, 1966 :248) écrit Benveniste au sujet de l’élargissement des usages du PC d’un pur résultatif vers un aoriste. Cette première personne je est posée comme porteuse de la subjectivité dans le discours par Benveniste par opposition à la troisième personne il du récit historique. Nous avons pu constater, dans le corpus MPF, le poids du pronom je dans l’emploi du futur périphrastique et à l’inverse la présence plus importante du pronom il dans l’emploi du FS. Fleury et Branca (2010) l’on également remarqué dans leur étude sur le corpus CFPP2000. Or le futur périphrastique voit actuellement ses usages s’étendre au-delà de la seule expression d’un futur proche, imminent. A l’inverse, l’usage du FS est actuellement en recul, comme le constatent notamment les études de Fleury et Branca (2010).


    Depuis les années 1970, dans les réflexions sur l’évolution de la langue, le rôle du sujet parlant fait consensus dans la littérature. Croft avance l’idée selon laquelle « Languages don’t change; people change language through their actions » (Croft, 2000, :4). Pour la langue anglaise, Bybee et Pagliuca (1987 :109-122) pointent le rôle de la première personne dans les processus de grammaticalisation de formes comme be going to. Face à ces constats, il reste à approfondir les recherches pour déterminer précisément pourquoi et de quelle manière cette première personne vient forcer le matériel linguistique à disposition du locuteur, jusqu’à le modifier durablement.



Paul-Henri Got (juin 2019)


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